Le négoce des vins devient bientôt si rentable que les Bordelais sont saisis de cette fureur de planter et les mesures prises par les intendants inquiets de voir se restreindre la superficie consacrée aux céréales ne parviennent pas à freiner. Les notables bordelais, aristocratie de robe avant tout, investissent en Médoc dans la création d’exploitations viticoles productrices de vins rouges.
Vers 1750 les paysages de grandes parcelles regroupées autour des bâtiments d’exploitation, traduit bien les réussites de cette colonisation viticole.
La comparaison de deux cartes très remarquables : la première date au début du XVIIIe siècle, la seconde de la fin du XVIIIe siècle, exprime bien les progrès du vignoble et apprécie les mérites des raisins mûris sur les croupes de graves où sont posés les châteaux les plus réputés.
On apporte les fumures en petites quantités car on estime une trop grande abondance de la récolte nuirait à la qualité des vins. On améliore l’encépagement ; le malbec et le cabernet étant dès lors considérés comme les cépages les plus nobles. On loge les récoltes des grands crus dans des barriques en chêne du Nord venus des ports de la Baltique.
Les chais des négociants des Chartrons sont de vrais laboratoires du progrès technique, tandis que les châteaux dans des chais fermés et maintenant une température constante, perfectionnent eux aussi leurs techniques de vinification et de vieillissement des vins.
A partir de 1766 vins et fûts sont traités à l’anhydride sulfureux par usage de la mèche soufrée méthode origine hollandaise qui permet une bonne conservation en fûts ; à la fin du XVIIIe siècle il existe déjà une hiérarchie des grands crus du Medoc que négociants, courtiers, propriétaires et régisseurs ont élaborée peu à peu.
Déjà est né le vocabulaire de la dégustation qui par la suite s’enrichira à outrance.
Le XIXe siècle voit se succéder temps de crise et temps de splendeur. Sa première moitié est marquée par des difficultés économiques. Après l’époque de la Révolution et de l’Empire peu favorable au trafic international, la politique protectionniste des gouvernements eut pour conséquence une atonie du marché des vins de Bordeaux.
Certaines années les stocks s’accumulent dans les chais et les châteaux connaissent de graves embarras de trésorerie à la faveur desquels le négoce des Chartrons marque des points en imposant aux propriétaires des pratiques de vente peu favorables à ceux-ci.
Mais, négoce et propriété prompts opposés s’accordent pour défendre les marchés du Médoc et sauvegarder la qualité. De 1855 date le classement fameux des grands crus du Médoc, il est l’oeuvre du syndicat des courtiers qui élaborèrent à l’occasion de Exposition Universelle en se fondant sur les prix pratiqués, il eut en quelque sorte force de loi et résisté depuis toutes les critiques des contestataires. Tandis qu’ainsi d’affirmait la hiérarchie des grands vins, le Médoc avait à faire face à partir de 1852 à la première infection cryptogamique de histoire de la vigne : l’oïdium.
Le soufrage eut finalement raison du fléau mais les récoltes furent pendant dix ans médiocres et il fallut remettre en état les vignobles affaiblis par la maladie et apporter des fumures afin d’améliorer l’encépagement, pratiquer des travaux de bonification.
La faiblesse de la production et les frais engagés dans la rénovation du vignoble engendrèrent une hausse des prix. De 1863 à 1883 ce fut âge d’or du vignoble médocain. Il y eut alors des millésimes fameux tel 1874 année de la récolte du siècle, d’abondante et d’excellente qualité.
Les châteaux les mieux gérés réalisent de somptueux profits. Les capitaux en quête d’un placement sûr sont investis en achat de châteaux. C’est le temps où on construit de nouveaux châteaux bâtis en pierre de Bourg et coiffés de toits d’ardoises. Dès 1880 s’annoncent de nouveau des jours sombres, Il est vrai que l’apparition du phylloxéra fut en Médoc plus tardive que dans les autres vignobles du Bordelais, si bien que les Médocains purent bénéficier des résultats d’expériences réalisées ailleurs dans la lutte contre l’insecte destructeur.
Dans les grands châteaux on se contenta longtemps de coûteux traitements insecticides ; on resta attaché aux cépages français fumés intensément pour assurer leur survie. Les porte-greffes américains ne furent définitivement adoptés qu’après 1900.
En fait en Médoc l’introduction à partir de 1882 d’une nouvelle maladie cryptogamique le mildiou fut plus dévastatrice que le phylloxéra qui est lui le responsable des médiocres millésimes qui se succédèrent de 1882 à 1890. Les traitements à base de sulfate de cuivre permirent de lutter efficacement contre le nouveau fléau mais celui-ci ne fut pas définitivement vaincu.
Désormais la lutte est permanente qui impose une grande vigilance, et beaucoup de moyens financiers. Comme en même temps des travaux de drainage sont entrepris et comme les techniques de vinification se perfectionnent, les frais d’exploitation se font de plus en plus pesants ; l’emploi d’engrais chimiques augmente les rendements mais les cours des grands vins baissent à partir de 1887. La période de vaches maigres durera en 1907 ce qui placera la propriété sous la dépendance du négoce. Pour assombrir encore le tableau voici que Bordeaux grand exportateur de vins languedo ciens devient un lieu privilégié de falsifications pour le plus grand dommage des vins de Medoc. Un redressement s’opère cependant, la profession entreprend une lutte efficace contre la fraude et pour la reconquête de marchés perdus.
A la guerre de 1914-1918 qui bouleverse le marché international succède une hausse des cours et une fièvre de spéculation. Bientôt l’inflation monétaire favorable à la hausse des cours d’une succession de millésimes d’une qualité exceptionnelle, une politique publicitaire bien orchestrée, apportent de substantiels bénéfices. L’année 1930 marque un tournant à la crise qui touche durement le négoce, une série de récoltes détestables et voici les mauvais jours revenus et l’augmentation des salaires du personnel rend à partir de 1936 la gestion des châteaux plus difficile.
La veille de la seconde guerre mondiale on arrache un peu partout des ceps et des dizaines de crus classés sont mis à la vente mais qui ne trouvent pas acquéreur. Mais la plupart des grands châteaux forts de solides assises financières tiennent bon. Dans la tempête des coopératives se fondent une législation nouvelle qui assure de meilleures conditions de lutte contre la fraude.
La situation du vignoble du Médoc reste cependant précaire. Avec l’occupation allemande, se succèdent : séquestres, spoliations, réquisitions. Après la Libération, les affaires ne reprennent que lentement ; des hybrides envahissent alors des crus classés ; quelques bons terroirs de graves sont abandonnés. A partir de 1950-1952, avec la reprise de l’activité économique, les signes d’un renouveau apparaissent enfin, mais les terribles gelées de février 1956 exercent des ravages durables.
De 1956 à 1958 la production du vignoble du Médoc ne dépasse pas la moitié de la récolte moyenne et le déficit subsistera en 1962. La reconstruction est menée avec autant plus de zèle que les vins se vendent bien. Les crus classés gagnent du terrain parfois en empiétant un peu imprudemment sur des sols plantés de pins maritimes, quelques grandes exploitations appuyées par des groupes financiers se constituent par la conquête de terres en friche. Motorisation et mécanisation transforment à partir de 1960 les conditions de travail, on parvient à découvrir un type de tracteur enjambeur capable d’effectuer correctement et sans danger pour les ceps l’essentiel des labours traditionnels…
Cette modernisation de la culture n’entraîne pas, dans les grands crus, une sensible diminution de la main-d’œuvre tant le vignoble médocain demande de travaux d’entretien et de traitements. En même temps on assiste au remplacement presque général de cuves en bois traditionnelles par de grands cuviers en acier inoxydable où le contrôle de la fermentation peut être plus rigoureux et on met en pratique des techniques œnologiques de plus en plus savantes.
Tous ces facteurs aboutissent à un accroissement considérable de la production, celle-ci atteint en 1970 un chiffre triple de celle des années néfastes de 1956 1962.
Comme sur le marché international, les vins des grands châteaux trouvent preneur à très haut prix une fièvre insensée de spéculation de 1969 1973 les haussent vers des cotations fabuleuses.
En 1974 la crise économique mondiale secoue un marché en pleine euphorie, les principaux clients étrangers réduisent leurs achats, les prix s’effondrent. La tourmente secoue autant la propriété que le négoce. En 1976 cependant on revient à des cours normaux.
Le négoce des Chartrons est en déclin, les châteaux lui font concurrence en vendant directement leurs vins à leurs clients, pratique qui réussit d’autant mieux, ils ont su pour la plupart maintenir la qualité en portant le prestige de leur nom. Ce court résumé ne peut donner qu’une vague idée de l’extraordinaire richesse de cette région.
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